vendredi, janvier 18, 2008

Les Européens oseront-ils l’indépendance et l’unité ?

Une nouvelle Guerre froide n'est pas inévitable
Les États-Unis tentent de diviser à nouveau en deux le continent européen en installant des missiles en Pologne tournés contre la Russie. Pis, ils proposeront en avril prochain une nouvelle architecture de l'OTAN et de l'Union européenne qui relancera la Guerre froide. Pourtant, cette confrontation n'est n'est ni utile, ni inexorable : Viatcheslav Dachitchev, qui fut conseiller diplomatique du président Gorbatchev, rappelle que les conditions de l'unité continentale ont déjà été négociées, en 1990, lors de la signature de la Charte de Paris. La paix et la prospérité sont possibles pourvu que nous osions l'indépendance et l'unité.
par Viatcheslav Dachitchev / 17 janvier 2008 / Réseau Voltaire

Le 21 novembre 1990, les chefs d'État et de gouvernement de 22 pays européens ainsi que des États-Unis et du Canada ont signé à Paris un texte fondamental sur la création d'un nouvel ordre pacifique en Europe après la réunification allemande et l'arrêt de la confrontation Est-Ouest. Ce document est entré dans l'histoire sous le nom de Charte de Paris pour une nouvelle Europe.
Il affirme solennellement ceci : « Nous, chefs d'État ou de gouvernement des États participant à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, sommes réunis à Paris à une époque de profonds changements et d'espérances historiques. L'ère de la confrontation et de la division en Europe est révolue. Nous déclarons que nos relations seront fondées désormais sur le respect et la coopération. L'Europe se libère de l'héritage du passé. Le courage des hommes et des femmes, la puissance de la volonté des peuples et la force des idées de l'Acte final de Helsinki ont ouvert une ère nouvelle de démocratie, de paix et d'unité en Europe. Il nous appartient aujourd'hui de réaliser les espérances et les attentes que nos peuples ont nourries pendant des décennies : un engagement indéfectible en faveur de la démocratie fondée sur les droits de l'homme et les libertés fondamentales, la prospérité par la liberté économique et par la justice sociale et une sécurité égale pour tous nos pays. » [Voir document joint]
Une Europe de paix, de stabilité et de coopérationTexte admirable ! On avait l'impression qu'après les horreurs et les pertes inimaginables subies au cours des deux Guerres mondiales et de la Guerre froide par les peuples européens, s'ouvraient des perspectives réjouissantes, la possibilité de créer une Europe toute nouvelle de paix et de stabilité. Pour la première fois de son histoire, un consensus avait été obtenu qui répondait aux intérêts nationaux de tous les peuples européens.
C'est à la politique étrangère de Gorbatchev que revient le mérite de ce passage de la guerre à la paix. Même Condoleezza Rice et Philip Zelikow, dans leur ouvrage intitulé Germany Unified and Europe Transformed écrivent : « L'ironie de l'histoire est que la Guerre froide n'aurait pas pu être terminée sans un changement profond de la politique soviétique. On pourra encore longtemps débattre pour savoir pourquoi l'Union soviétique a pris ce tournant et quel rôle ont joué les États-Unis et d'autres pays, mais personne ne pourra contester le fait que Mikhaïl Gorbatchev et les ‹nouveaux penseurs› qui sont arrivés au pouvoir à Moscou en 1985 occupent une place considérable dans l'histoire de la fin de la Guerre froide. » [1]
C'est avant tout l'abandon par la politique étrangère soviétique de dogmes idéologiques dépassés qui a permis ce compromis historique. On a rejeté le concept, dangereux à l'ère nucléaire, de lutte de classes dans l'arène internationale et celui de messianisme communiste, c'est-à-dire de la volonté d'imposer les valeurs et le système communistes au reste du monde. Très important fut le renoncement à la « doctrine Brejnev », qui justifiait une immixtion par la force dans les affaires intérieures des pays membres du COMECON afin de protéger le socialisme de type soviétique. Au lieu de cela, Gorbatchev insista sur le principe selon lequel chaque peuple a le droit de choisir librement la voie que doit prendre son développement politique, économique et social.
Il était devenu évident, à l'époque, que la Guerre froide consolidait la division de l'Europe et de l'Allemagne. D'autre part, la division de l'Allemagne devenait un terrain favorable à la confrontation Est-Ouest. Après les traités de Yalta et de Potsdam, un enchaînement pervers s'était produit : lutte de pouvoir entre l'Union soviétique et les États-Unis ; Guerre froide ; Division de l'Europe ; Division contre nature de la nation allemande ; Absence de conditions favorables au libre développement des peuples d'Europe. Depuis la chute du Mur de Berlin, tout dépendait d'une solution de la question allemande qui puisse satisfaire les intérêts des deux superpuissances, du peuple allemand et d'autres pays européens. Et c'est justement la solution de cette question qui, de janvier au début juin de 1990, fut la pierre d'achoppement sur la voie menant vers la fin de la Guerre froide. On ne pouvait parvenir à aucun compromis sur le statut international de l'Allemagne. Devait-elle rester membre de l'OTAN ou être non-alignée. À ce sujet, les positions soviétique et états-uniennes étaient diamétralement opposées. Washington tenait à maintenir l'OTAN à tout prix. Cette Alliance servait (et sert encore) de principal instrument de domination US sur l'Europe. Sans l'Allemagne, elle était vouée à perdre pratiquement son poids dans la politique européenne. Dans un entretien du 8 juin 1990 avec Margaret Thatcher, Gorbatchev définissait la position de Washington sur cette question de la manière suivante : « Je comprends pourquoi le président Bush s'accroche à l'OTAN. Sans cette Alliance, la nécessité de la présence militaire en Europe disparaît. En conséquence, l'influence politique des États-Unis sur le continent diminue considérablement. C'est pourquoi ils sont favorables à l'appartenance de l'Allemagne à l'OTAN. Ils sont d'avis que sans l'Allemagne, l'OTAN serait incomplète. Sans l'OTAN, il n'y aurait pas de présence états-unienne en Europe. » [2]
La meilleure décision serait de dissoudre les deux blocsSelon Gorbatchev, la meilleure décision était de dissoudre les deux blocs. Ainsi, on pouvait créer de nouvelles structures de sécurité en Europe [3]. Il s'agissait de trouver une difficile solution de compromis, sinon il paraissait impossible d'en finir avec la Guerre froide et la course aux armements.
Pour sortir de ce blocage, le ministre allemand des Affaires étrangères Hans-­Dietrich Genscher a proposé son plan dont il a exposé les points essentiels dans ses deux discours du 6 et du 31 janvier 1990. L'Alliance doit déclarer sans ambiguïté que quoi qu'il advienne du Pacte de Varsovie, il n'y aura pas d'élargissement de l'OTAN vers l'Est, plus près des frontières de l'Union soviétique. « Vouloir inclure la partie de l'Allemagne qui constitue aujourd'hui la RDA dans les structures militaires de l'OTAN bloquera le rapprochement entre les deux Allemagnes. » [4] Eviter cela était dans l'intérêt de l'Allemagne et de la Russie. « Aussi, écrit Genscher dans ses mémoires, devions-nous chercher le moyen de mettre fin à la confrontation militaire grâce à des structures de sécurité coopératives après que les oppositions politiques auraient peu à peu disparu. Il fallait chercher résolument à créer un ordre pacifique pour toute l'Europe. » [5]
Question litigieuse : l'appartenance de l'Allemagne unifiée à l'OTANIl ne fait aucun doute que le « Plan ­Genscher » tenait compte des intérêts sécuritaires de l'Union soviétique et qu'elle pouvait l'accepter. Le 21 février, la Pravda publia une déclaration de Gorbatchev dont voici un extrait : « Le processus de réunification allemande est lié organiquement au processus européen dans son ensemble et doit être synchronisé avec lui, avec son aspect essentiel, c'est-à-dire la création d'une structure fondamentalement nouvelle destinée à remplacer les blocs. » [6] Il jugeait indispensable que la nature d'un nouvel ordre pacifique en Europe soit inscrite dans un traité entre tous les États européens, les États-Unis et le Canada. [7]
Il y avait de nombreux points communs entre ces idées de Gorbatchev et le « Plan Genscher », mais ils allaient à l'encontre des objectifs de la politique européenne et mondiale des États-Unis. Dans un entretien du 25 mai 1990 avec Mitterrand, Gorbatchev a caractérisé assez précisément ces objectifs : « Le fait que les États-uniens essaient avec tant d'obstination d'affirmer la nécessité et l'utilité de l'OTAN m'amène à me demander s'ils ont l'intention de créer un mécanisme, une institution ou quelque directoire destiné à conduire les affaires mondiales. » [8] En cela, Gorbatchev avait raison, mais il ne mentionnait pas un autre objectif de la politique européenne des États-Unis : le maintien de l'OTAN signifiait le maintien de la division de l'Europe. « To keep Russians out » était une des premières priorités de leur politique.
Washington n'est pas disposé au compromisCela signifiait pour Moscou qu'il ne pouvait pas compter arriver à un compromis avec les dirigeants états-uniens sur la question de l'appartenance de l'Allemagne à l'OTAN. La seule concession de Bush fut la promesse faite à Gorbatchev de ne pas stationner de troupes de l'OTAN plus loin à l'Est que la frontière occidentale de la RDA. Il s'est avéré plus tard qu'il s'agissait là de paroles en l'air.
Que fallait-il faire dans cette situation ? Bloquer par la force la réunification de l'Allemagne et prolonger la Guerre froide avec ses graves conséquences pour l'Union soviétique, le peuple allemand et les autres peuples européens ou accepter l'appartenance à l'OTAN de l'Allemagne divisée ? Finalement, la seconde option était bien meilleure. De nombreux arguments plaidaient en sa faveur, et avant tout le fait que l'Union soviétique, qui possédait alors un puissant potentiel nucléaire d'endiguement et de représailles et était indépendante dans les domaines vitaux essentiels, pouvait assurer convenablement sa sécurité seule, sans les États du Pacte de Varsovie et poursuivre tranquillement ses réformes.
L'Union soviétique reconnaît l'appartenance de l'Allemagne réunifiée à l'OTANAu début de février 1990, j'ai rédigé pour Gorbatchev un rapport plaidant en faveur de la reconnaissance de l'appartenance de l'Allemagne à l'OTAN. J'estimais qu'une position dure de notre part menaçait de saboter l'unité allemande et de faire échouer tous les efforts en vue de créer un nouvel ordre pacifique en Europe. J'ai exposé mes arguments de manière exhaustive dans mon livre Moskaus Griff nach der Weltmacht. Die bitteren Früchte hegemonialer Politik (Hamburg, 2002). Le principal conseiller de Gorbatchev, Anatoli Tcherniaev, plaida également, dans un rapport adressé à Gorbatchev, en faveur de la reconnaissance de l'appartenance de l'Allemagne à l'OTAN [9]. À la fin du mois de mai, Gorbatchev était favorable à cette décision, si bien que la voie était libre pour la réunification allemande et la fin de la Guerre froide.
Mais qui pouvait imaginer alors qu'Eltsine et les milieux politiques qui le soutenaient allaient prendre en traître Gorbatchev et le pays, dissoudre l'Union soviétique et créer en Europe une situation géopolitique nouvelle et très favorable aux intérêts des États-Unis. Il n'existait aucun précédent historique d'une telle trahison des intérêts nationaux. Les élites gouvernementales états-uniennes en ont énormément profité. Elles se sont imaginées pouvoir désormais tout faire dans l'arène mondiale et ont succombé à l'obsession de la suprématie globale.
Les Etats européens membres de l'OTAN deviennent des satellites des États-UnisÀ peine une année après la signature de la Charte de Paris, le processus funeste de division et de militarisation du continent européen recommença. L'Europe fut poussée vers une mauvaise évolution qui n'avait rien à voir avec les idées et les principes de la Charte. Selon la volonté des États-Unis, l'esprit de confrontation fit son retour en Europe. Les États-Unis reprirent leur politique de « nouvel endiguement » et d'encerclement de la Russie. Le rideau de la domination états-unienne retomba sur l'Europe. Une Europe édifiée selon les principes de la Charte ne correspondait pas aux objectifs de l'élite US dominante. Zbigniev Brzezinski [10] qualifiait le continent européen de plus importante zone de concentration de la politique globale des États-Unis dont l'exploitation était une condition indispensable à l'établissement de la suprématie US sur l'Eurasie.
Les États membres de l'OTAN sont devenus des satellites des États-Unis, notamment l'Allemagne qui, comme l'a écrit prudemment Gerhard Schröder, « ne dispose que d'une relative indépendance en matière de politique étrangère » [11]. Les États-Unis ont « avalé » sans aucune difficulté les pays d'Europe de l'Est et du Sud-Est.
La politique états-unienne d'encerclement de la RussieWashington est allé si loin dans sa politique d'encerclement et de siège de la Russie que, sans même en informer ses « alliés » et leur en demander la permission, elle a commencé à installer son système antimissile stratégique en Pologne et en République tchèque. Et contre qui ce système est-il dirigé ? Officiellement contre l'Iran, en réalité contre la Russie. C'est ainsi qu'est né un nouveau foyer extrêmement dangereux de tensions politiques et militaires en Europe.
Les « attentes historiques » des peuples européens concernant une paix solide en Europe ne se sont pas réalisées. Il n'existe, dans l'histoire de l'Europe, aucun exemple de cas où une puissance extra-européenne aurait déclenché une guerre contre un pays européen sur le continent. Pour la première fois depuis 1945, la Yougoslavie a été l'objet d'une telle guerre de la part des États-Unis. En violation de la Charte de Paris et des traités signés en 1990, l'Allemagne et d'autres pays membres de l'OTAN ont participé à cette guerre. La Yougoslavie a été morcelée pour répondre aux intérêts de la politique états-unienne. À longue échéance, cette guerre a conduit à déstabiliser les Balkans politiquement et militairement.
Au vu de toutes ces évolutions négatives, il semble tout à fait paradoxal qu'au cours des 17 dernières années —pendant lesquelles la presque totalité de l'Europe est devenue peu à peu une vassale des États-Unis participant à la « semi-Guerre froide » de l'OTAN contre la Russie— aucun politicien occidental et, à mon grand étonnement, aucun politicien russe, n'ait rappelé les principes de la Charte de Paris qui sont si importants pour la sécurité de l'Europe et ait osé dire (certains en ont-ils été empêchés ?) combien ces principes étaient méprisés et violés grossièrement par les États-Unis. Et les médias occidentaux et russes n'ont pas non plus jugé nécessaire de le faire.
Principes de la Charte de ParisAussi, dans la situation de crise où se trouve actuellement l'Europe, est-il essentiel de rappeler l'importance de la Charte de Paris pour le maintien de la paix. Et cela non pas par intérêt historique mais parce qu'il est indispensable que la politique européenne mette ses principes en pratique afin de prévenir les dangers qui menacent la sécurité de l'Europe.
Il convient avant tout de souligner que la Charte de Paris a mis un terme à la Guerre froide et a envisagé les contours d'un nouvel ordre pacifique en Europe.
Elle contient les chapitres suivants : 1. Droits de l'homme, démocratie et Etat de droit, 2. Liberté économique et responsabilité, 3. Relations amicales entre les pays participants, 4. Sécurité de l'Europe, 5. Unité de l'Europe.
La Charte établit les principes fondamentaux sur lesquels repose l'ordre pacifique européen et qui doivent guider la politique des États signataires.
Font partie avant tout de ces principes : Le maintien et la promotion de la démocratie en tant que fondement de la liberté, de la justice et de la paix. La démocratie représentative et pluraliste « implique la responsabilité devant l'électorat et l'obligation pour les pouvoirs publics de se conformer à la loi. Nul n'est au-dessus de la loi ». Le pluralisme politique, qui est indispensable à la promotion de l'économie de marché, à une croissance économique durable, à la prospérité, à la justice sociale et à l'utilisation rationnelle des ressources économiques. La sauvegarde de l'environnement, qui est « une responsabilité que toutes nos nations partagent ». L'obligation de s'abstenir de tout recours à la menace ou à l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale et l'indépendance politique d'un État, ou de toute action incompatible avec les objectifs de la Charte. La nécessité de donner une « qualité nouvelle à nos relations en matière de sécurité » en Europe. La sécurité est « indivisible et la sécurité de chaque État participant est liée de manière indissociable à celle de tous les autres ». Il s'agit de mettre en place des mécanismes de prévention et de résolution des conflits entre les États participants ». Tous les États membres s'engagent à « coopérer pour renforcer la confiance et la sécurité entre nous et pour promouvoir la limitation des armements et le désarmement. » La nécessité pour tous les peuples d'Europe de jouir des mêmes droits à l'autodétermination et à l'intégrité territoriale conformément à la Charte des Nations Unies et aux normes du droit international. La nécessité absolue de surmonter la méfiance séculaire entre les peuples et d'édifier une Europe unie grâce à des actions collectives et en renforçant la coopération entre les pays. Cette coopération repose sur les 10 principes de l'Acte final de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE). La collaboration entre les États nord-américains et européens constitue un élément organique du processus de la CSCE. « Riches de toute leur diversité », les différents pays ont le devoir de promouvoir et de développer la coopération dans tous les domaines. L'Europe doit promouvoir la paix dans le monde. Elle est ouverte au dialogue et à la coopération avec d'autres pays et manifeste sa volonté de chercher avec eux des réponses aux « défis du futur ». La réunification de l'Allemagne constitue une contribution importante à la création d'un nouvel ordre pacifique juste et durable dans une Europe unie et démocratique, une Europe consciente de ses responsabilités pour assurer la stabilité, la paix et la coopération sur le continent.
Qu'est-il advenu de la confiance entre les peuples européens ?Les peuples européens doivent aux États-Unis l'oubli total dans lequel est tombée la Charte de Paris. Il n'est resté quasiment aucune trace de ses magnifiques principes. Où est l'unité de l'Europe ? Au lieu de désarmer on a réarmé. La coopération n'est plus qu'un rêve. La sécurité européenne a fait place à l'instabilité et à des idées de menaces. Et qu'est-il advenu de la confiance entre les peuples, de la sécurité égale pour tous les pays ? Tous ces principes, ainsi que beaucoup d'autres de la Charte, ont disparu. C'est ce que nous devons à l'« élite mondiale » américaine autoproclamée.
Maintenir la présence états-unienne en Europe et les Russes à l'extérieurPendant la Guerre froide, les trois principes de la politique européenne des États-Unis étaient les suivants : a) maintenir la présence US en Europe, b) maîtriser l'Allemagne, c) maintenir les Russes hors d'Europe.
Après l'effondrement de l'Union soviétique, ces principes ont pris un sens plus large et une nouvelle qualité : a) maintenir et renforcer la domination US en Europe, b) lier aux États-Unis l'OTAN et l'expansion globale, utiliser les forces armées et le potentiel économique des États membres de l'Alliance pour atteindre les objectifs d'expansion, c) continuer de contrôler la politique de l'Allemagne, d) affaiblir au maximum la Russie géopolitiquement, économiquement, militairement, stratégiquement et moralement et la maintenir hors d'Europe.
Politique états-unienne de suprématie mondiale
La politique états-unienne de suprématie mondiale, formulée très concrètement dans le Projet pour le nouveau siècle américain (PNAC) des néoconservateurs, constitue un facteur extrêmement destructeur et dangereux dans le système des relations internationales en Europe et dans le monde. Pour mettre en œuvre cette politique, les États-uniens ont considérablement augmenté leurs dépenses militaires, qui ont atteint 600 milliards de dollars en 2007, ce qui représente le double du record atteint en pleine Guerre froide et la moitié des dépenses militaires mondiales. Celles de la Russie dans ce domaine ne représentent que 8 % de cette somme. Les États-Unis sont devenus les initiateurs et le moteur d'une gigantesque course aux armements, développant notamment de nouvelles et terribles armes de destruction massive. L'élite états-unienne est responsable du déclenchement de guerres contre les peuples de Yougoslavie, d'Afghanistan et d'Irak. En outre, elle menace d'utiliser des armes nucléaires contre l'Iran. Sous la pression des États-Unis, les pays membres de l'OTAN ont été contraints de contrevenir au principe de la Charte de Paris selon lequel l'Europe doit être « une source de paix » et de participer à des aventures militaires US. Et aujourd'hui, les États-Unis eux-mêmes créent en Europe un risque de guerre en prévoyant d'installer en Pologne et en République tchèque un système antimissile dirigé contre la Russie.
Signification du système antimissile USL'installation de bases de missiles états-uniennes aux abords de la frontière russe place la politique russe devant une décision difficile. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré récemment : « Nous ne nous laisserons pas entraîner dans une confrontation. » [12] Mais que va-t-il arriver en Europe si la « prise en tenaille » de la Russie atteint une masse critique et que le Kremlin doive choisir entre « se mettre volontairement à genoux devant Washington ou donner une réponse adéquate aux États-uniens ». ­John F. Kennedy, par exemple, avait opté pour la seconde solution lors de la crise de Cuba. Selon toute vraisemblance, le scénario d'une crise semblable en Europe ne saurait être exclu. Cela ressort notamment d'une déclaration de Poutine lors du sommet Europe-Russie de Lisbonne en octobre dernier.
La Maison-Blanche se montre inflexible : elle ne renoncera en aucun cas à installer son système antimissile près des frontières russes et à exercer une très forte pression militaire sur la Russie. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que ces derniers temps, on entende dire de plus en plus souvent, également par le président des États-Unis, qu'une nouvelle guerre mondiale est tout à fait possible. On a oublié ce que John F. Kennedy a déclaré après la crise de Cuba : « L'humanité doit mettre un terme à la guerre, sinon la guerre mettra un terme à l'humanité. » Dans cette situation de crise, les politiciens européens doivent accorder la première priorité à la sécurité de l'Europe et faire tout leur possible pour réanimer les principes de la Charte de Paris. Sinon l'Europe pourrait s'exposer à des bouleversements bien plus terribles qu'au XXe siècle.
Réanimer les principes de la Charte de ParisAu siècle dernier, les politiciens européens ont, de par leur irresponsabilité, leur imprévoyance, leur arrogance et leur besoin de domination, mené à trois guerres mondiales [13] et sacrifié l'Europe à l'« élite mondiale » états-unienne. Il est grand temps pour les politiciens européens de revenir à la raison et de suivre le conseil de l'ancien chancelier ­Helmut Schmidt qui, dans son livre Mächte der Zukunft, a énoncé la vérité évidente suivante : « Dans un proche avenir, la majorité des États du continent européen n'a aucune raison stratégique ou morale de se soumettre volontairement à l'impérialisme états-unien. […] Nous ne devons pas nous abaisser au rang de béni-oui-oui complaisants. » [14]
L'Europe se trouve face à une mission vraiment historique, celle de retrouver son identité et de se libérer de la domination des États-Unis. La Charte de Paris indique la voie à suivre pour assurer sa sécurité et la coexistence pacifique des peuples germaniques, slaves, latins et finno-ougriens qui peuplent la maison Europe.
Traduction : « Horizons et débats »
[1] Germany Unified and Europe Transformed, par Condoleezza Rice et Philip Zelikow, Harvard University Press, 1997.
[2] Michail Gorbatschow und die deutsche Frage. Sammelband von Dokumenten 1986 – 1991. Hrsg. Alexander Galkin, Anatolij Tschernjaew, Moskau, 2006, p. 478.
[3] Ibid., p. 434
[4] Hans-Dietrich Genscher, Erinnerungen, Siedler-Verlag, 1995, p. 714.
[5] Ibid., p. 712.
[6] Michail Gorbatschov, op. cit., p. 373.
[7] Ibid., p. 416.
[8] Ibid., pp. 457-458.
[9] Ibid. pp. 424-425.
[10] « La stratégie anti-russe de Zbigniew Brzezinski », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 22 octobre 2004. M. Brzezinski est aujourd'hui le conseiller diplomatique de Barack Obama. Ndlr.
[11] Schröder, Gerhard, Entscheidungen. Mein Leben in der Politik, Hamburg, 2006, p. 514.
[12] Lavrov, Sergueï, « La politique globale a besoin de transparence et de démocratie », Izvestia du 24/4/2007, p. 5.
[13] En comptant la Guerre froide.
[14] Schmidt, Helmut, Die Mächte der Zukunft, Gewinner und Verlierer in der Welt von morgen. München, 2004, pp. 238-239.
18.1.08 14:49
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