mercredi, janvier 06, 2010

Je suis témoin et j’accuse



J’ai vu de mes propres yeux comment des êtres humains peuvent devenir des bêtes sauvages... Je suis le fils d’un réfugié, vivant dans le camp de réfugiés d’Aïda...
Aïda, un opéra tragique, mais cette fois écrit non pas par Verdi mais par l’occupation israélienne... Un opéra où l’armée israélienne d’agression joue une musique dont le rythme et la force changent chaque jour et chaque heure... Des mitraillettes, des fusils automatiques - légers ou lourds - en introduction, puis en plat principal, des F16 et des hélicoptères Apache, épicé de quelques chars tout autour... Et enfin, en dessert, le sang et les larmes des victimes dont les restes déchiquetés sont éparpillés à tous les coins des rues.

Les yeux de mon père sont noyés de chagrin... il n’y a plus de lumière dans les yeux de ma mère... pas de larmes pour notre joie, notre espoir ou notre mélancolie... Le champ de larmes, tari... Le feu de notre émotion, éteint... L’océan de notre pardon, évaporé. La force de la résistance et de la croyance perdue dans notre solitude et notre abandon par les membres de nos familles, et ceux qui n’en font pas partie... La rivière de nos souvenirs continue de couler, aussi fertile qu’avant...
NOUS N’OUBLIONS PAS...
Que nous reste-t-il à nous, êtres humains, pour nous accrocher à cette robe pleine de trous que l’humanité porte les nuits de danse ? Sois heureux, monde enveloppé de silence... Soyez heureux, peuples de ce monde, enrichis par le silence...
Le 8 mars de l’année 2002, les missiles israéliens et les fusils automatiques des hélicoptères Apache ont transformé l’asphalte des rues d’Aïda en un volcan... le feu faisait bouillir le sol... les flammes s’échappaient des voitures et des maisons bombardées... le sang des gens et des animaux innocents coulait dans les rues et sur le sol des maisons touchées... les soldats israéliens, ceux de la puissante armée équipée de la technologie la plus sophistiquée et la plus récente, cachés derrière leurs puissantes machines, ont commencé à creuser des trous dans les murs des maisons pour ouvrir des tunnels entre les maisons mitoyennes de manière à passer d’une maison à l’autre, comme des taupes... quelle tactique courageuse pour l’armée invincible... allez, soldats... en position... tirez.
Ici, probablement un homme... peut-être armé... de l’autre côté son fils... et derrière lui, sa femme enceinte et leur petite fille... allez, soldats... tirez...
Là, un vieil homme... il n’arrête pas de raconter des histoires sur un certain droit au retour dans les villages ancestraux et autres idioties... allez soldats... préparez-vous... tirez...
Et là-bas, à l’autre coin de la rue, une femme... son mari est en prison... son fils aîné exilé... le deuxième est un terroriste... le plus jeune est un martyr, je veux dire mort comme un chien... cette femme est dangereuse... allez soldats, tirez...
Et là aussi... des chats... ils ont violé le couvre-feu... allez, soldats d’Israël... tirez... tirez... tirez... Ici... Ici... Et il y a une maison... et une autre... à cet endroit et à un autre... tirez, soldats... tirez sur tout ce qui bouge, ou ne bouge pas... - Nous nous fichons de tout le monde... personne ne nous fait peur... nous ne rendons compte à personne, sauf à nos leaders respectés... nous sommes les soldats d’Israël... personne n’osera nous demander quoique ce soit, ni critiquer nos actions... sinon, il est accusé d’antisémitisme... Tuons tous ces arabes barbares... ces terroristes sauvages... ces rats qui fuient aussi vite qu’ils peuvent devant nos hélicoptères et nos F16 et nos chars... et nos snipers doués... Démolissons toutes les maisons, les maisons des martyrs qui ont osé résister à l’arrogance d’Israël... Allez, soldats... prenez les corps de ces bêtes palestiniennes... exhibez-les sur nos chars et nos bulldozers... que tous ceux qui les verront soient terrorisés à jamais... Et prenez une photo, pour le souvenir, à côté de ces corps... quels chasseurs habiles sommes-nous ! Dévastons toutes les maisons et les magasins et les institutions et les écoles et les hôpitaux... Vandalisons... volons... prenons tout ce que nous pouvons... Ne laissons rien... prenons tous... l’argent... les portables... les ordinateurs... les bijoux... la nourriture... Tout vaut le coup d’être volé par l’armée d’Israël... Les soldats d’une armée régulière... pas des mercenaires... Des voleurs et des assassins sans valeur... sans honneur... sans aucun respect pour l’uniforme qu’ils portent... si tant est que l’uniforme d’un soldat, même celui d’une armée d’occupation, inspire le respect...
Allez soldats... préparez-vous... Dans cette maison, beaucoup de pleurs... quelqu’un est mort... une vieille femme... personne ne doit y aller... barrez toutes les routes... pas d’ambulances... tirez... pas de docteurs... tirez... pas d’hôpitaux... tirez... pas de journalistes... tirez... faisons encore mieux, soldats... envoyons les Forces spéciales... parce que ces Palestiniens stupides sont très malins... Alors préparons un plan... prenez une ambulance... infiltrez-vous au milieu des Palestiniens... tuez tous les activistes, ces terroristes... et pendant que vous y êtes, tirez sur tout ce qui bouge... ou sur tout ce qui a l’intention de bouger, même s’il ne bouge pas... bombardons cet hôpital, pas de protestation de toutes façons... pas de protestation de la Croix Rouge ? Détruisons cette statue de la vierge Marie, dans cette église... la religion est dangereuse pour la paix... pas de protestation du monde religieux ? Démolissons l’infrastructure toute entière... pas de protestation de l’Union Européenne ou des pays donateurs ? Tuons quelques journalistes... pas de protestation des médias ?
Très bien... nous nous en fichons... qui ose protester contre Israël ? Et même si quelqu’un ose, nous dirons que nous allons faire une enquête... personne ne s’intéressera aux résultats d’une enquête qui restera sans conclusions... Mais... qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi ne vous sentez-vous pas victorieux ? Pourquoi avez-vous honte de vos exploits ? Qu’est-ce qui va vous arriver, soldats, quand vous rentrerez chez vous, à vos mères... à vos femmes et à vos enfants... comment allez-vous les regarder dans les yeux et vous sentir encore des êtres humains ? Comment allez-vous vous regarder dans la glace ?
Peuples de ce monde... que vous soyez des hommes politiques ou de simples citoyens... intellectuels ou analphabètes... riches ou pauvres... oppresseurs ou opprimés... puissants ou impuissants... Personne ne peut dire aujourd’hui qu’il ne sait pas... qu’il n’est pas informé... qu’il n’est pas responsable de ce que font les autres...
Je crie comme Emile Zola l’a fait : J’accuse...
Je vous accuse d’être les témoins des massacres commis... et de ne rien faire...
Votre silence est hypocrisie...
Votre silence permet le massacre d’un peuple tout entier... Votre silence est un bon prix pour l’injustice et l’oppression... Votre silence est contre les droits de l’homme... les droits des enfants... les droits des animaux... et les droits du vivant à vivre dignement...
Votre silence sacrifie les embryons à naître... les femmes enceintes qui n’ont pu accoucher... les enfants qui n’ont pas encore appris à parler... les vieux qui rêvent toujours de revenir sur leurs terres ancestrales... les jeunes qui ont le courage d’espérer, de vivre et de résister à l’oppression et à la négation et à l’abandon et à la négligence... Votre silence est injuste... Votre silence est inhumain... Votre silence nous tue tous...

Abdelfattah Abu Srour est directeur du Centre Al-Rowwad pour la Culture et le Théâtre, camp de réfugiés d’Aïda, Bethléem
Source : IMEMC Traduction : MR pour ISM
4 janvier 2009 - ISM Vous pouvez consulter cet article à : http://www.ism-france.org/news/arti...
Abdelfattah Abu Srour- 6 janvier 2010 / Info-palestine

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