vendredi, juin 05, 2009

La magie d’Obama peut-elle abuser le Monde Arabe ?

4 juin 2009 - Beit Lahiya, territoire de Gaza. Les Palestiniens attendent des actes et non des gesticulations - Photo : AP/Hatem Moussa
Les Arabes et les musulmans ne sont pas des naïfs pouvant être trompés par de la rhétorique, mais ce sont de vrais acteurs, capables de résistance et de changement, écrit Ramzy Baroud.

Parmi beaucoup d’idées fausses importantes concernant les Arabes et les musulmans se trouve la croyance universelle que ceux-ci représenteraient une association collective velléitaire et sans grande signification, facilement influençable et aisément manipulable. Cette perception erronée souligne par elle-même les dégâts infligés pour des générations par la politique extérieure des Etats-Unis au Moyen-Orient.
Alors que les pontifs et commentateurs des médias ont lancé leurs roulements de tambour en prévision du discours du président Barack Obama en Egypte ce jeudi, très peu d’attention a été accordée au fait que les Arabes et les musulmans ne sont pas naïfs au point d’être séduits par la seule rhétorique, mais qu’ils sont au contraire de vrais acteurs en ce qui concerne leurs propres affaires, capables de résistance et de changement.
Pour commencer, il est malhonnête et stupide de parler d’un régime arabe et musulman, comme si la géographie, l’appartenance sociale, la langue et la politique, parmi beaucoup d’autres facteurs, étaient des attributs sans signification pouvant être facilement mis de côté.
Pourquoi une telle insistance à s’adresser à des Arabes et à des musulmans en tant que corps unique — c’est-à-dire un soi-disant « monde musulman » — qui se comporterait de façon homogène et serait prédisposé à répondre aux mêmes stimuli ? En vérité, divers groupes dans le collectif arabe et musulman partage une même histoire, une même langue et une même religion, mais ces mêmes groupes diffèrent dans leurs interprétations historiques, leurs dialectes, leurs sectes religieuses et cadres de référence.
Pourquoi ce réductionnisme ? Un immigré d’Afrique du nord en lutte dans un taudis français porterait-il les mêmes valeurs, espérances et perspectives dans la vie qu’un arabe riche et opulent vivant dans le Golfe ? Un Egyptien pauvre, bataillant pour être avoir accès à un corps politique où très peu sont élus, a-t-il le même rapport au monde qu’un musulman malaisien bénéficiant d’un large éventail d’opportunités sur les plans civiques, économiques et politiques ?
Même à l’intérieur du même pays, au sein du même peuple adhérant à la même religion, le monde a-t-il la même signification, et les paroles d’Obama en Egypte représenteraient-elles le lexique commun qui exprimerait les aspirations de chaque arabe ou de chaque homme ou femme de religion musulmane ? Peut-on mettre dans le même ensemble ceux qui ont collaboré et ceux qui ont résisté ? Ceux qui ont exploité leurs semblables et ceux qui ont été exploités ? Ceux qui ont bénéficié de tout et ceux qui n’ont bénéficié de rien ?
Alors que la visite d’Obama [en Egypte] se rapproche du jour attendu, les analyses pontifiantes et les sondages affluent. Un sondage a récemment été réalisé par Shilbey Telhami et Zogby International dans six pays arabes, représentant des expériences collectives uniques ne pouvant pas être comparées entre elles. Le sondage fait apparaître qu’Obama est populaire parmi les Arabes, mais que ceux-ci sont encore sceptique vis-à-vis des Etats-Unis. On y apprend que la question de l’Irak domine toutes les autres, juste avant le conflit israélo-arabe.
Il est indéniable que les Arabes dans plusieurs pays ont en commun des perceptions et des attentes importantes. Mais peut-on dire qu’il n’y a pas plus de traits communs entre les pauvres vivant en Egypte et ceux vivant au Mexique, entre les élites de l’Egypte et celles du Pakistan ? Une telle affirmation ne serait pas entièrement exacte pour une principale raison : les Arabes et les musulmans ont été diabolisés collectivement, pris collectivement pour cibles et parfois collectivement transformés en victimes bien réelles.
En d’autres termes, c’est la politique extérieure des Etats-Unis à l’égard des diverses collectivités arabes et musulmanes qui explique en grande partie la constante mise dans la même et unique catégorie de tous les Arabes et musulmans.
Il semble intéressant de grouper Arabes et musulmans dans une même entité toutes les fois que les Etats-Unis sont intéressés par une politique usant de rhétorique, par une guerre ou une campagne pour « la démocratie » à leurs fins propres. Ils sont utiles en tant que collectif dûment diabolisé comme « terroriste » ou aisément mis de côté parce que souscrivant à la « fausse » religion.
David Schenker, écrivant pour le site Web du « Washington Institute for Near East Policy » a été assez honnête en analysant la signification du discours d’Obama au Caire. Il y explique que l’Iran est un sujet de préoccupation majeur partagé par Obama et les Arabes [dits] modérés. Son explication est franche : « les progrès de Téhéran vers une arme nucléaire et son appui matériel et idéologique à la ‘moqawama’ [résistance] à travers la région sont une grande préoccupation pour Washington et ses alliés arabes. »
Selon l’enquête citée plus haut, seule une fraction des Arabes interrogés semble accorder de l’attention au programme nucléaire iranien. Ceci signifie que la principale « menace » posée par l’Iran est son appui à la résistance.
Il est ironique que la résistance, qui est un droit universel pour n’importe quel individu ou collectif opprimé, soit traitée comme « une grave préoccupation ».
Ceci explique, en partie, l’illusion qui continue à affecter la politique extérieure des Etats-Unis et met aussi en lumière la force dont les masses arabes et musulmanes disposent : leur capacité à résister. Parmi les programmes de démocratie qui sont apparus et ont disparu ces dernières années — le projet de démocratie au Moyen-Orient de George W Bush étant l’un d’entre eux — aucun ne trouvait ses racines dans un véritable mouvement collectif dans les nations arabes et musulmanes. De tels mouvements, simplement du fait qu’ils existeraient, sont impopulaires à Washington parce que allant à l’encontre des intérêts des Etats-Unis.
[...] Ce sont les causes premières de la résistance arabe et musulmane qui mériteraient le plus d’être analysées et comprises au lieu d’être écartées et juste qualifiées de « grave préoccupation ».
Si Obama continue à s’adresser aux Arabes et aux musulmans comme à un seul bloc, prêt à être manipulé et courtisé par de fausses promesses, une rhétorique fantaisiste et un langage se voulant impressionnant, il sera alors certainement déçu. Des sociétés fortement politisées, sceptiques et franchement très remontées refusent d’être réduites à un simple pourcentage dans un quelconque sondage d’opinion pouvant être diffusé toutes les fois que le gouvernement des États-Unis en décide le moment et le lieu.
C’est cet incessant manque de profondeur qui a causé tant de déboires aux Etats-Unis au Moyen-Orient et qui lui coûtera encore plus cher si un tel manque de prudence doit persister.
Ramzy Baroud / www.ramzybaroud.net / 5 juin 2009 - Communiqué par l’auteur
traduction de l’anglais : Claude Zurbach / Info-palestine

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