mardi, mars 06, 2007

« Envahir un pays qui ne nous a rien fait ? » - Les nouveaux déserteurs américains, par Lucy Bateman


L’ Humanité, 18 janvier 2007. ( Extrait du reportage Les nouveaux déserteurs américains.)
Toronto (Canada)
Dean Walcott, vingt-cinq ans, a servi deux fois en Irak. Traumatisé par les images de nombreux soldats blessés, il a déserté en décembre.
YABASTA / 06-03-2007

« Aucun entraînement ne peut vous préparer à ça. » Dean Walcott était déployé à l’hôpital militaire de Landstuhl, près de Stuttgart, en Allemagne. Très calme, il raconte : « On recevait les soldats américains blessés en Irak. À - certains, il manquait des membres, d’autres avaient perdu leur visage. On accueillait des hommes dans un tel état que leur corps n’était plus identifiable, d’autres qui avaient tellement fondu que les médecins - n’arrivaient pas à trouver une veine. Pendant que nous étions à Landstuhl, un attentat contre une base américaine située à Mossoul a fait exploser une réserve de - kérosène. Je vous laisse - imaginer. »
Le caporal Dean Walcott, vingt-cinq ans, est un bon petit gars américain comme on aime à les imaginer. Solide, le regard franc, la casquette vissée sur des cheveux ras, ce natif du Connecticut s’est engagé dans les marines en août 2000, à dix-sept ans, pour que l’armée lui finance ses études. Il y a un mois, il quitte le camp de marines Lejuene, en Caroline du Nord, rassemble ses économies, et monte dans un bus Greyhound en direction du Canada. « Ma famille m’avait dit que je ne passerais jamais avec mes papiers d’identité militaires. À la frontière, une dame m’a demandé si j’avais des explosifs dans mon sac. J’ai dit non, elle m’a dit bienvenue au Canada. » De l’autre côté l’attend Michelle Robidoux, une des animatrices de la campagne d’appui aux déserteurs.
« À Landstuhl, j’ai réalisé combien cette guerre que je soutenais causait de souffrances, chez les soldats comme chez les civils. Il vient un moment où on se dit que le commandement a tort. Je suis étonné que cela m’ait pris tant de temps, mais pendant quatre ans je suis passé d’affectation en affectation, sans avoir le temps de penser. » En 2003, il est déployé une première fois en Irak, pour renforcer la police militaire. « Aux informations, on parlait des convois qui se faisaient - tirer dessus : c’était nous. » Ensuite l’Allemagne, puis il retourne en Irak. La mission est plus tranquille, mais Dean a perdu pour de bon ses illusions et le fait savoir. Un jour son régiment reçoit la visite de Donald Rumsfeld, alors secrétaire à la Défense : « Les chefs voulaient des volontaires pour lui poser des questions. J’ai levé la main, ils m’ont dit : "Pas toi, on sait ce que tu penses" », raconte-t-il avec un sourire amer.
De retour aux États Unis, il demande à consulter un - psychologue. « Mon commandement était d’accord, mais seulement une fois par mois. Le reste du temps, antidépresseurs. Alors que je sais qu’il faut de fréquentes visites pour qu’une thérapie fonctionne. Mais la philosophie de l’armée, c’est : "Tais-toi, fais ton travail, on gérera ça plus tard", ce qui veut dire - jamais. » Il - insiste : « Toutes les guerres ne sont pas mauvaises. Les gens ont le droit de se défendre. Mais envahir un pays qui ne nous a rien fait ? » Dean a de la famille à New York, alors « attraper Ben - Laden, ça avait un sens. Mais être en Irak ? Trouver les armes de destruction - massive ? Attraper le diabolique Saddam Hussein ? - Sérieusement ! ».
C’est sa dernière affectation qui le décide à fuir. Il est muté dans une petite unité où il est sûr de ne pas retourner au front. « On recevait des réservistes qu’on envoyait en Irak pour des missions de quatorze mois. Je demandais à ces gens de partir à ma place. C’était mal. J’avais le sentiment que ceux qu’on envoyait là-bas se tapaient les boulots les plus durs : ramasser des corps, enlever au bord des routes les déchets piégés. On les envoyait mourir comme de la chair à canon. »
Sa famille a soutenu sa - décision, sa soeur trouve très « cool » d’avoir un frère au Canada. Installé à Toronto chez un autre déserteur, il - attend son permis de travail. Fan du démembrage d’ordinateurs, Il veut travailler dans l’informatique et louer un - appartement « avec une chambre d’amis pour loger les suivants ». En attendant, il aide la campagne de soutien, pour lui rendre « l’aide et la compassion » qu’il a reçues. ( N.d.l.r : Voir le site de Campagne d’appui aux résistantEs à la guerre www.resisters.ca.) Pense-t-il être courageux ? « Je m’en fiche. Je suis ici parce que j’y crois, parce qu’il faut mettre de la morale dans tout ça, et amener les gens à penser sérieusement. »
Lucy Bateman, envoyée spéciale.
6.3.07 13:49
BASTA

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