mercredi, juillet 02, 2008

La répression voilée de la misère, jusqu’aux oripeaux de l’humanitaire

Le traitement de la délinquance des adolescents dans les pays occidentaux connaît une dérive sécuritaire qui trouve en Afrique un vaste champ d'expérimentation. Sous le couvert de faux projets humanitaires, des associations subventionnées par des instances pourvoyeuses de fonds de nombreux pays d'Europe occidentale, « délocalisent » momentanément des jeunes qualifiés de grands « délinquants » multirécidivistes, pour réaliser dans les pays pauvres et peu regardants, des projets présentés comme « solidaires ».
Bruxelles - Belgique] - 01-07-2008 (Betran Komnang W) http://www.icicemac.com/
Loin de l' image véhiculée par cette forme nouvelle d'«humanitaire », qui fait accroire au pays hôte une volonté bien intentionnée d' offrir une aide sans contrepartie, les buts réels de ces projets résident dans l'espoir de réapprendre à ces laissés pour compte, loin de leur environnement social habituel, « les valeurs qui fondent la vie en société »
En pratique , comment se déroule un tel projet dont l' objectif déclaré est de réinsérer dans la société les jeunes « délinquants » des « quartiers urbains » de l'Occident et leur permettre ensuite de mener une vie « normale » ? C'est au moyen d'un de ces projets qui a eu lieu au Cameroun , que je vais aborder la vision idéologique de tous les autres projets et activités de prévention de l'« oisiveté », du « désoeuvrement », des « incivilités », de la « délinquance », ou encore du « vandalisme », mis en oeuvre par certaines associations européennes.
En Belgique, dans la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean , le projet « Kicot », (du nom de la bourgade Mbébè Kicot à 50 km de Yaoundé, mis en place par une association para-communale dénommée Lutte contre l'Exclusion Sociale (LES), prend systématiquement pour cible certains « jeunes », souvent d' origine étrangère (Magrébins, Turques, etc.), de certains « quartiers » paupérisés de Molenbeek. Ces derniers sont souvent coupables d'un nombre très important de faits qualifiés d'infractions (cambriolages, agressions, sac-jackings, home -jackings, car-jackings, trafics de drogues, vols à main armée, etc.). Les auteurs sont des habitués des établissements de corrections pour mineurs (IPPJ) et des prisons du pays. Ils influencent grandement les jeunes des quartiers et sont des leaders incontestables, ayant un pouvoir de nuisance important.
Le rapport communal (2005) déclare que les jeunes retenus dans ce projet ont un passé judiciaire « assez lourd » et que « les méthodes traditionnelles ont échoué avec eux ». D'ailleurs, c'est sur la base des rapports de la police que la sélection a lieu. A travers son « Comité de pilotage » composé d'un commissaire de police, d'un criminologue et d'un éducateur, le projet Kicot, subventionné par des instances publics dont le Ministère de l' Intérieur, ambitionne de permettre aux délinquants du quartier de remettre en question leurs comportements. Comment ?
En donnant des objectifs précis à atteindre aux jeunes, dans l'espoir, souvent vain, de leur remettre les idées en place. Reprécisons que ces jeunes se sentent d'abord comme des victimes du système et n'ont absolument plus rien à perdre.
Soit, disons qu'avant le départ de cinq de ces voleurs « à main armée » au Cameroun, dans le cadre d'un projet Kicot, le chantier a été précédé en Belgique par une année de formation technique ( maçonnerie, menuiserie, électricité , etc.), d'initiation à la dynamique de groupe et à la recherche de sponsors . Parti pour le Cameroun le 28 octobre 2004, cinq jeunes Molenbeekois (dont deux adultes de 19 et 20 ans) ont séjourné avec trois éducateurs dans l'entité territoriale de Makak, à environ 10 km du dispensaire de Libamba, situé à 60 km au sud de Yaoundé. En plus du financement des voyages et des séjours , les matériels et outils de rénovation ont été achetés dans la capitale.
Le projet consistait à remettre en état trois bâtiments du dispensaire : les dortoirs, les salles d'attente et de consultation . S'il est vrai que la structure du bâtiment était encore solide, déclare le rapport communal (2005), il reste que l'état de délabrement était assez avancé, faute d' entretiens . Le travail des jeunes va alors consister à débarrasser les encombrants, à débroussailler les alentours, à brosser et rafraîchir les murs, à réparer la menuiserie, à peindre les surfaces, à installer les moustiquaires aux fenêtres , bref, à faire le « njockmassi » comme dirait les Camerounais, etc.
Les week-ends étaient réservés aux jeux sportifs ainsi qu'à la découverte des villes du pays dont la métropole économique Douala, Yaoundé, Kribi, etc. Apprendre à surmonter les difficultés vécues, pensent les promoteurs du projet, à parcourir pendant des mois les 10 km pour aller travailler durement à l'hôpital comme dans un boulot « normal », et revenir à la maison familiale de location qui les héberge, va permettre à ces ados à réapprendre les bonnes habitudes non pas du « savoir faire » mais du « savoir être » dans la vie, notion handicapante s'il en est, et, surtout, mettre du plomb dans leur cervelle afin qu'ils réfléchissent par deux fois « sur leur actes délinquants ». C'est du moins la philosophie du projet qui croit donner à ces jeunes une « énergie positive » à travers cette nouvelle existence de vie.
Dès leur retour à Molenbeek, après quelques mois « au soleil », une prise en charge individuelle et un suivi psychologique sont mis en place. Maintenant que voici venu le temps de l'évaluation du projet, l'une des questions qui brûle est de savoir quels résultats ont été enregistrés ? Ces « délinquants » se sont-ils resocialisés à Bruxelles et sont-ils devenus plus responsables ?
Quand on sait que depuis le Cameroun, un des cinq jeunes a délibérément envoyé une carte à une policière de Molenbeek qui le motivait à entreprendre le projet et qu'à leur arrivée, ces jeunes ont longuement commenté leur album photos avec le commissaire de police, familiarité autrefois impossible, semble-t-il, ceux qui ont toujours été parmi les plus sceptiques peuvent se mordre les doigts. Sauf que, depuis lors, le suivi entrepris par ces promoteurs du « travail forcé et non payé » (workfare) rendu par des personnes dont un salaire régulier auraient mieux permit à recadrer et réinsérer socialement, a consisté à assurer les relais : vaines recherches d' emploi pour les uns, formations après formations pour les autres. Sans suite !
Au risque de laisser le temps et la réalité sociale à Molenbeek-Saint-Jean, l'une des communes les plus pauvres et les plus dangereuses de Belgique, se charger à désapprendre à ces jeunes, s'ils avaient apprit quoi que ce soit, les « valeurs » acquises (?) de la vie en société. La preuve est qu'actuellement, trois de ces jeunes « car-jackers » sont retournés en prison pour de nouveaux faits commis après le fameux projet de « rééducation ».
Au Cameroun par contre, les populations villageoises qui ignorent tout de la dimension répressive et fortement coercitive du projet « solidaire » ont salué ses actions « belges » qualifiées ici « d'humanitaires ». Cette dimension punitive du projet a soigneusement été cachée à l' ambassade du Cameroun à Bruxelles et au sous-préfet de Makak, qui n'en savent toujours rien.
C'est avec honneur que le sous-préfet de Makak prenait part à la cérémonie de clôture du projet. A l' occasion , m'explique naïvement un des promoteurs, les sociétés Safca et Chococam ont même salué et soutenu symboliquement le second projet du genre (2005) par des dons matériels respectifs ( cahiers , friandises, etc.) d'une valeur de 100.000 et de 300.000 francs CFA.
Je ne crois personnellement pas à la thèse qui suit mais comment ne pas relever l' impact négatif que peut avoir de telles initiatives quand le soupçon d'importantes retombées des contrats économiques de la part même des sponsors Belges est relevé ? En 2005 donc, un autre projet Kicot a eu lieu au centre communautaire du collège évangélique de Libamba et un autre projet y est prévu à la fin de cette année, certainement dans la même localité. En 2006 et 2007, c'était les villages Malem Odar et Ngathie Naoundé, dans la localité de Kaolack au Sénégal, qui accueillaient le projet Kicot, qui a investit aussi la commune d'Oujda au Maroc, jumelée à Molenbeek.
Que penser donc ?
Que toutes ces expériences tendent à confirmer que « le phénomène criminel n'est ( qu'un aspect du phénomène social total » qu'on ne peut traiter efficacement avec des méthodes coercitives et fortement directives mais plutôt avec des mesures sociales comme l'accès à un revenu décent. Or avec l'avènement du « libéralisme réel » (R. Reagan et M. Thacher), constatait le sociologue Américain Loïc Wacquant, la grande majorité des Etats tend à valoriser « le nouveau sens commun pénal visant à criminaliser la misère – et, par ce biais à normaliser le salariat précaire à l'instar de l'idéologie économique et sociale fondée sur l'individualisme et la marchandisation dont il est la traduction et le complément en matière de ''justice '' » ; et d'ajouter que « les mêmes - pays, partis, politiciens et professeurs - qui hier militaient, avec le succès insolent (..) [constaté] des deux côtés de l' Atlantique, en faveur du « moins d'Etat » pour ce qui relève du privilège du capital et de l'utilisation de la main d'œuvre, exigent aujourd'hui avec tout autant d'ardeur « plus d'Etat » pour masquer et contenir les conséquences délétères, dans les régions inférieures de l'espace social, de la dérégulation du salariat et la détérioration de la protection sociale ».
Ainsi, le projet Kicot, comme d'autres projets dans le genre, prônés notamment par Blair, Sarkozy dans son ambition « de bâtir une France plus juste et donc plus sûre » , est en quelque sorte un programme à la fois paternaliste et punitif, qui, non seulement fournit aux jeunes précarisés des quartiers populaires qui sont d'abord des victimes du système, un cadre directif mais en plus, il insiste non sur des droits mais sur des obligations (travaux ou plutôt, corvées, formations sur le « savoir être », resocialisation, etc.) derrière lesquelles se cachent toujours sournoisement des fonctions répressives, exprimant par là même « une tendance de fond à l'expansion du traitement pénal de la misère » (L. Wacquant).
C'est aussi là toute la problématique que pose la police de quartier (ou de proximité partout dans les sociétés des hommes car « là où on a renoncé à mettre des emplois, on mettra désormais des commissariats, en attendant sans doute de bâtir des prisons » . L'association Mission Possible soutenue par Sarkozy et ses adeptes du tout répressif, ainsi qu'une multitude de bailleurs de fonds à Villeneuve-la-Garenne (département de Hauts-de-Seine, 19ème Arr.) va encore plus loin en envisageant de détecter précocement la délinquance chez des enfants du primaire et bientôt, «avant la naissance » . Il est évident que la démission de l'Etat de son rôle social est partout génératrice de « pathologies sociales » dont la délinquance n'est qu'une des nombreuses variantes.
Pour revenir sur le projet Kicot, initié dans une commune bruxelloise à majorité socialiste, laissons Wacquant analyser les causes profondes des comportements délinquants observés dans la société des hommes. « Effacement de l'Etat économique, abaissement de l'Etat social, renforcement et glorification de l'Etat pénal : le « courage » civique, la « modernité » politique, l'audace progressiste même (vendue outre manche sous l'étiquette de « troisième voie », commanderaient aujourd'hui d'embrasser les poncifs et les dispositifs sécuritaires les plus éculés. ''Républicains, n'ayons pas peur !'', exhorte ainsi avec bravoure les tenants d'une nouvelle répression qui s'affiche « de gauche » gouvernementale ». Et un peu plus loin, sur le registre de la « mondialisation de la ''Tolérance zéro'' », qui partout accorde « aux forces de l'ordre un blanc-seing pour pourchasser agressivement la petite délinquance et repousser les mendiants et les sans-abri dans les quartiers déshérités », le sociologue met le lien entre « le dépérissement du secteur social de l'Etat et [le] déploiement de son bras pénal» .
Il est évident qu'il faut prendre ses distances avec l'idéologie qui se cache dans de tels projets dont la mise en œuvre n'est pas une sinécure, puisque « le travail se fait sur la corde raide» alors même que les évaluations restent mitigées. En 2004, un jeune délinquant d'Allemagne assassinait son accompagnateur en Grèce. L'année d'après, un autre fuguait en Kirghizie pendant des semaines, faisant paniquer l'accompagnateur. N'empêche que l'été dernier encore, les autorités Allemands, conduites la chancelière Angela Merkel, et représentées par le ministre-président du Land de la Hesse (centre), Roland Koch (un conservateur, qui a fait de la lutte contre la criminalité juvénile son cheval de bataille), expédiaient un collégien délinquant de 16 ans dans un village de 5000 habitants au cœur de la Toundra « pour lui apprendre à vivre ». Pendant « neuf mois à Sedelnikovo, un village reculé de Sibérie, un endroit pauvre et dépourvu de produits de consommation, [l'adolescent] a dû construire ses propres toilettes dans un jardin et [devait] couper du bois pour se chauffer par des températures qui peuvent atteindre en hiver -55 degrés » .
Le jeune se rendait aussi à pied à l'école du village, située à 2,5 kilomètres, pour suivre les cours. Nous voulons bien croire qu'« il ne s'agit pas d'une forme de sanction, mais d'une expérience éducative », comme le prétend Stefan Becker, le directeur du département des services sociaux de la jeunesse de Giessen, en Hesse. Le coût mensuel de la « rééducation » de l'adolescent, qui est surveillé, n'est-il pas de 4500 euro, soit trois fois supérieur au salaire net d'un jeune cadre ? Rien qu'en 2006, 600 ados délinquants d'Allemagne, souvent d'origine étrangère, ont été expédiés hors de l'Union Européenne.
Les risques de dérapages sont permanents dans les dizaines de pays Africains qui ont accueillis ces initiatives d'un autre âge, sans que les satrapes au pouvoir dans ces pays rétrogrades n'en sachent souvent rien (Sénégal, Tchad, Cameroun, Mali, Congo, Gabon, Niger, Burkina Faso, Guinée, Togo, Côte d'Ivoire, Burundi, Angola, RCA, etc.). Les Africains doivent rester vigilant lorsque leurs pays deviennent des espaces mondiaux d'expérimentation du traitement de la délinquance, sous étiquette humanitaire. C'est, comme dirait le sociologue François Dubet, un vaste chantier du « travail sur autrui » où la vie globale (sociale, éducative, judiciaire) des ados est totalement prise en charge.
Terminons enfin sur les projets Kicot (au Sénégal, Maroc et Cameroun) pour dire que chacun de ces projets a eu lieu dans des localités où les responsables des projets avaient des intérêts de famille. Précisons que ceux qui ont eu lieu au Cameroun (2004, 2005 et celui prévu à la fin de l'année 2008) furent initiés sous l'impulsion d'un éducateur bruxellois d'origine Camerounaise ; que le père de ce dernier est un ancien commissaire de police comme ses frères, policiers aujourd'hui, et que le projet a eut lieu dans l'hôpital qui l'a vu naître dans son village d'origine, tel que m'a précisé ce « travailleur social » dans une conversation tendue. De quoi se demander si l'objectif de mon compatriote, comme celui de ses collègues, loin devant celui de l'association qui l'emploi, n'était pas avant tout de payer rituellement à sa parenté une partie du « bloc de dettes comme dans le système des ancêtres ? »
Betran KOMNANG W., Bruxelles - Belgique.
[1] Criminologues et sociologues de la délinquance « s'entendent pour définir un délinquants avant tout par ces actes. [De ce point de vue] un délinquant est simplement quelqu'un qui enfreint la loi ». Lire Régis Meyrand, Comment devient-on délinquant ?, Sciences Humaine n° 176, France, novembre 2006, p. 8.
[1] La police de Molenbeek (dont le bourgmestre est le chef) reste en contact avec les associations de proximité avec qui elle participe à des réunions spécifiques au courant de l'année.
[1] Vivre à Molenbeek - Les services de prévention de la Commune de Molenbeek-Saint -Jean, CLES Ed. resp., Sd., p 11.
[1] Dictionnaire de la Sociologie, Article « Délinquance » de Dénis Szabo, op. cit., p. 233.
[1] Intervention de M. Sarkozy à Douai, le 27 mars 2006.
[1] Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Paris, Raison d'Agir Editions, 1999, p. 138 et 47. se référant au cas de la France à la veille du présent millénaire, l'auteur montre que « les 20.000 agents de sécurité et 15.000 agents locaux de médiation, qu'il est prévu de masser dans les quartiers sensibles représentent un bon dixième des emplois-jeunes promis par le gouvernement ».
[1] Lire Hacène Belmessous, Prévention de la délinquance, façon Sarkozy : La discipline s'impose dès le berceau, Le Monde diplomatique, Paris, mai 2007.
[1] Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, op. cit. p. 10-18.
[1] Rapport 2005 de la Commune de Molenbeek-Saint-Jean, p. 191.
[1] Belga (agence de presse belge), et Süddeutsche Zeitung (quotidien Allemand), le 17 janvier 2006.
[1] Achille Mbembé, Les pervers du village : Sexualité, vénalité, et déréliction en postcolonie, Multitudes, 13 mai 2006.


2.7.08 15:13
http://basta.20six.fr/basta/art/72555219/

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