mercredi, août 09, 2006

Peuple en captivité

Prisonniers arabes. Palestiniens, Libanais et autres. Ils sont une dizaine de milliers à croupir dans les geôles de l’Etat hébreu dans des conditions contraires aux règles les plus élémentaires du droit international. Leur dossier est rouvert suite à l’offensive israélienne à Gaza et au Liban.

C’est le jour J de Nessim. Il va finalement sentir le bonheur d’être libre. Voilà trois ans, qu’il se déplace entre les tribunaux et les prisonsde Meggido, d’Ofer et du Naqab. Les autorités israéliennes ont annoncé la nouvelle à sa famille, tout le monde est là. Sa maman, sa femme et ses trois enfants. Depuis ce matin, ils attendent entourés de leurs voisins et amis. N’est-il pas un événement à célébrer ? Un véritable festin l’attend à la maison. Les minutes passent... les heures aussi. L’avocat sort, un regard sombre sur le visage. Nessim ne reviendra pas dans sa famille, pendant six mois, peut-être même jamais. Les autorités israéliennes décident de prolonger sa détention administrative sur la base du dit « dossier secret ». Ni lui, ni son avocat sont en mesure de savoir pourquoi. Cette injustice imposée par l’occupation n’est pas le sort de Nessim uniquement.
Aujourd’hui, environ 10 000 prisonniers croupissent dans les geôles israéliennes. Selon les derniers chiffres de l’Autorité palestinienne, Israël détient plus de 9 850 Palestiniens dans plus de 30 prisons, dont 40 députés et7 ministres. Ironie du sort. Le ministre chargé des Affaires des prisonniers, Wasfi Qabha, a été lui aussi kidnappé et conduit en prison où il est en détention administrative depuis fin juin. Une politique qui ne date pas d’aujourd’hui, mais de 1967. Israël a arrêté 700 000 palestiniens, c’est-à-dire environ 25 % de la population. Lors de la deuxième Intifada en 2000, quelque 28 000 Palestiniens se sont retrouvés derrière les barreaux. Face à des efforts incessants mais toujours stériles, la seule bouée de sauvetage pour les palestiniens et aussi pour les autres Arabes, n’est que la capture d’un soldat israélien. Une opération qui permet un échange de prisonniers. L’Histoire l’a d’ailleurs démontré (lire chronologie page 4). La dernière opération de libération de prisonniers palestiniens, est intervenue au lendemain d’un accord à Charm Al-Cheikh en 2005, n’a abouti qu’à faire libérer près de 400 prisonniers, la plupart arrêtés peu de temps avant. Un chiffre minime si l’onsait que l’opération d’échange de prisonniers entre le Hezbollah et Israël sous médiation allemande, il y a deux ans, avait mené à la remise d’un colonel israélien et des dépouilles de trois autres soldats contre la libération de 435 prisonniers libanais et palestiniens. Lorsque ce jour là, des factions palestiniennes capturent le caporal Gilad Shali, les cœurs des prisonniers frémissaient, ceux de leurs familles et amis aussi. L’espoir de leur libération est de nouveau là. Trois semaines après, l’espoir semblait beaucoup plus certain. Le Hezbollah venait de capturer deux autres soldats israéliens. La seule façon de tourner le regard du monde vers les agissements meurtriers des autorités de l’occupation. La communauté internationale fait la sourde oreille aux revendications des organisations palestiniennes et libanaises. Pas question de les prendre au sérieux.
Peu importe ces détenus arabes, qui s’intéresse à eux ? Mais les Israéliens, c’estautre chose. Des militaires et non pas des civils ? Peu importe, vous ne touchez pas à mon ami Israël, c’est ce que la communauté internationale semble dire. Sinon, comment expliquer ce silence face aux arrestations arbitraires et massives, ces condamnations lourdes et ces mauvais traitements ? Guantanamo ou Abou-Ghreib, on en parle. On les critique même, cependant les trentaines de prisons et centres de détention israéliens bénéficient d’une immunité. Selon les différentes ONG œuvrant dans le domaine des détenus palestiniens, la situation est plus alarmante. « Des prisonniers sont décédés en prison, environ 40, à cause de la négligence médicale, ou à cause des tortures, ou à cause des conditions désastreuses ».
Des avocats et anciens détenus font état de nombreuses violations de la part d’Israël. Lors des interrogatoires, les détenussont torturés, parfois physiquement, en les privant de sommeil, ou par divers coups et brutalités. Les tortures psychologiques ne manquent pas. On les menace de mort, de représailles sur leur familles ou de la destruction de leurs maisons. Cheikh Gamla Al-Tazil, maire d’Al-Beira qui est détenu depuis 5 ans, affirme avoir passé 150 jours d’interrogatoire (lire interview).
Dans les cellules, s’il y en a, car souvent ce sont des tentes, les prisonniers sont humiliés, et provoqués. La liste est longue : les rations alimentaires sont insuffisantes et de très mauvaise qualité, les prisonniers sont régulièrement punis et subissent des amendes importantes ou se voient interdire des visites familiales. Israël les détient la plupart de temps sans aucune preuve ou confirmation. Impossible de savoir quand s’achèvera la détention. Des fois, elle est renouvelée automatiquement, sans passer par les tribunaux. Des dizaines de prisonniers purgent leur peine et nesont pas libérés. Une sorte de punition collective, Israël veut briser le moral de ceux qui ne veulent pas de l’occupation. Et pour atteindre cet objectif, même les enfants palestiniens ne doivent pas être comme les autres. Il faut les priver de leurs droits les plus élémentaires, y compris le droit de vivre. Aujourd’hui, 359 enfants sont derrière les barreaux, 3 sont même nés en prison.
Depuis l’occupation israélienne de la Cisjordanie en juin 1967, les Israéliens ont adopté une politique visant à arrêter les enfants palestiniens comme moyen de pression sur les militants palestiniens. Avec la première Intifada en juin 1987, les petits lanceurs de pierres sont devenus une cible privilégiée. Israël a utilisé contre eux tous les moyens de répression. Le cycle d’arrestation des enfants a connu une hausse à la suite de la deuxième Intifada. Depuis cette date, Israël traite les enfants de 16 ans comme des adultes, en violation de la Convention deprotection des droits de l’enfant qui établit jusqu’à 18 ans la période de l’enfance. De plus, une loi martiale autorise l’arrestation d’enfants entre 12 et 16 ans et leur détention. Ainsi, après septembre 2000, selon les chiffres du ministère palestinien des Affaires des prisonniers, plus de 2 000 Palestiniens de moins de 18 ans ont été détenus dans des conditions où ne s’applique guère le minimum des accords sur la protection de l’enfance ni le 4e traité de Genève pour la protection des civils en temps de guerre.
La hantise d’une séparation
Ils sont arrêtés, la durée de leur emprisonnement est prolongée sans jugement ... Et la torture ? Pour Israël, c’est une « mesure de défense ». Sur les 359 qui s’alitent dans les geôles de l’occupation, 96 enfants ont été condamnés par des tribunaux militaires conformément à des arrêtés militaires et non conformément à la législation relative auxmineurs. Le reste attend d’être jugé. C’est dire que la présumée justice fonctionne sous les ordres des services de renseignements et de l’armée. On trouve dans les prisons israéliennes des leaders politiques mais aussi des militants respectés ... Toutes les couches de la population, des vieillards, des malades, des enfants et mêmes des femmes. Ces dernières sont actuellement au nombre de 105. Trois d’entre elles ont accouché avec les pieds et les mains menottés (lire page 5). Elles vivent ensuite dans la hantise d’une séparation de leur enfant. Deux ans après sa naissance, l’enfant doit quitter la prison pour être récupéré par un membre de la famille. Selon Bouthayna Doqmaq, avocate de l’Institut Mandela des prisonniers, Manal est l’une de ces mamans qui a été contrainte d’abandonner son fils Nour, après deux ans de compagnie ininterrompue dans une cellule de 9 mètres carrés. D’après le témoignage de Doqmaq, Manal se souvient toujours de ce jour de novembre 2004, lorsqueles unités spéciales ont investi les cellules des prisonnières ouvrant des lances à eau et les attaquant à coups de matraques ... Nour est tombé malade et depuis, il a perdu ’usage de la parole.
Des mesures punitives internationalement prohibées que les Israéliens adoptent régulièrement pour pousser les Palestiniens à accepter l’occupation, mais sans jamais y parvenir. Les prisonniers tiennent toujours le coup, résistent même en prison et quand ils épuisent tous les recours possibles, ils entament une grève de la faim. Mieux vaut mourir que de se plier aux souhaits de l’Etat hébreu. Mais les Palestiniens ne sont pas les seuls à subir ce sort.
Des dizaines d’autres Arabes sont à leurs côtés : des Libanais, dont notamment Samir Al-Qantar, Yéhia Skaff et Nessim Nesr. Ce dernier, de mère juive, s’est vu attribuer malgré lui la nationalité israélienne un an après son arrestation. Du coup, il ne peut figurer dans le processusd’échange de prisonniers. Le Hezbollah entend libérer ces trois prisonniers contre les deux soldats capturés récemment. Al-Qantar, lui, est le doyen des prisonniers libanais. Le cheikh leur apprend à résister avec dignité. Les barreaux sont là, mais la volonté y est aussi. Il y a également des Syriens, des Jordaniens, des Egyptiens et même des Soudanais. « J’ai croisé presque toutes les nationalités arabes ces 5 dernières années », dit le prisonnier Gamal Al-Tawil (lire entretien). La question qui demeure sans réponse depuis des dizaines d’années est de savoir si Israël veut vraiment réaliser la paix en maintenant, voire intensifiant cette politique de détention des Arabes. Pourquoi opte-t-il pour ces mesures quotidiennes de répression ? A quoi sert de transformer la vie de ses voisins en enfer, et de détruire leur avenir, si Tel-Aviv est aussi soucieux de la sécurité et du calme ? Depuis leur occupation des terres arabes, les Israéliens se sont toujours abstenus de toutcommentaire et de toute justification viable. Capture contre capture, prisonnier pour prisonnier, semble alors apporter la solution à des familles en détresse. Fakhri Al-Barghouti est prisonnier depuis bientôt 30 ans. Quand il a été arrêté, son fils Hadi n’avait qu’un an et son frère Chadi était encore un embryon. Aujourd’hui, les deux enfants ont retrouvé leur père. Tous les trois sont détenus dans la prison d’Asqalane.

© AL-AHRAM Hebdo
Samar Al-Gamal

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