jeudi, février 15, 2007

« La clé de la stabilité c’est le règlement de la question palestinienne »

Tant qu’Israël sera un État qui peut se comporter hors norme, hors droit, parce qu’il ne donne pas leurs droits aux Palestiniens et qu’il peut martyriser le Liban comme il veut(...) on n’a pas beaucoup de chance d’avoir la paix et la stabilité dans la région.

Pierre Barbancey Est-ce qu’on revient vraiment aux vieux démons confessionnels ?
Georges Corm : Il y a plusieurs niveaux dans la crise actuelle. Il y a le niveau politique exclusivement interne qui est totalement trans-communautaire, car il regroupe dans chaque camp des Libanais de toutes les communautés. Ce niveau a deux volets. Le premier c’est le désir de l’opposition de vouloir participer au pouvoir de plain-pied, parce que vous avez le même groupe de gouvernants depuis 1990, cristallisé autour de Rafic Hariri et maintenant autour de Fouad Siniora et de Saad Hariri. Vous avez toute une catégorie de Libanais qui manifestent et appuient l’opposition ; ils sont issus de toutes les couches de la société et en ont assez que ce pays soit géré comme l’entreprise particulière d’un groupe exclusif d’actionnaires.
Le second volet de la crise interne est le fait que le Liban est en situation conflictuelle avec Israël depuis que cet État a été créé. Israël convoite les eaux libanaises et aussi le territoire du sud du Liban. Depuis 1968, l’État libanais est soumis à des violations permanentes de sa souveraineté et des violences par - l’État d’Israël, sans parler de l’invasion de 1982 et de l’occupation du Sud pendant vingt-deux ans. Aujourd’hui, autour de la résistance, vous avez tout un groupe de partis politiques et de personnalités indépendantes qui n’entend pas que les armes de la résistance soient remises à l’armée libanaise ou à la FINUL (Forces d’interposition des Nations unies au Liban - NDLR) tant que le Liban n’aura pas des garanties en béton qu’Israël va cesser de l’attaquer pour un oui ou pour un non et qu’il aura rendu les territoires libanais encore occupés et relâché les prisonniers libanais encore détenus en Israël. Remettre les armes du Hezbollah sans contrepartie est une attitude inconséquente et légère.
Ces deux volets du désaccord politique interne ne recoupent pas de clivage communautaire. Toutefois, les pays occidentaux, France et États-Unis en tête, ont kidnappé ces données internes de la crise. Les médias occidentaux les occultent totalement et, de façon outrageante, présentent l’opposition comme « chiite » ou exclusivement « Hezbollah » et comme une simple marionnette aux mains de la Syrie et de l’Iran ; alors que les partisans du gouvernement sont présentés comme de bons démocrates qui veulent libérer le pays de cette emprise syro-iranienne.

On n’est donc pas dans une confrontation confessionnelle ?
Georges Corm : Non, mais le jeu des États-Unis avec leurs trois alliés privilégiés dans la région : l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Jordanie est de présenter la crise constitutionnelle interne grave, comme découlant simplement d’un affrontement entre chiites pro-iraniens et sunnites dits « modérés » favorables à l’Occident. Ils ne seraient peut-être pas fâchés « d’irakiser » le Liban, c’est-à-dire de mettre en route une guerre civile entre sunnites et chiites libanais. Mais jusqu’à présent ça n’a pas marché. L’armée libanaise a fait preuve d’un comportement que tous les Libanais ont apprécié pour empêcher un dérapage de la situation.

Quand on rencontre les différents acteurs de la crise, dans l’opposition comme dans la majorité, on a vite l’impression d’une impasse. Est-ce aussi votre sentiment ?
Georges Corm : L’impasse est due à Fouad Siniora. Pourquoi ne démissionne-t-il pas alors que manifestement il y a infraction au Pacte national, à la Constitution, à tous les principes démocratiques ? On n’a jamais vu depuis l’indépendance de gouvernement qui n’a pas inclus de représentants d’une communauté libanaise. Pourquoi les pays occidentaux, qui le soutiennent et prétendent défendre les principes démocratiques dans le monde, font-ils comme si ce gouvernement était toujours représentatif et n’avait pas enfreint la constitution libanaise ?
D’autre part, ce gouvernement était issu de la coalition du Hezbollah avec les mouvements de MM. Hariri et Joumblatt. Cette coalition s’est aujourd’hui effondrée, suite à l’agression israélienne, la moindre des choses est donc de revenir aux urnes, si un gouvernement d’union nationale ne peut pas être formé. L’impression qu’on a maintenant, c’est qu’il y a quelque part une décision au niveau occidental qu’il faut absolument en finir avec le Hezbollah pour qu’Israël n’ait plus d’inquiétude. Certains Libanais acceptent cette décision grave de conséquences pour le Liban, d’autres pensent que la question des armes du Hezbollah ne doit pas être traitée en dehors du danger que représentent l’agressivité et les ambitions d’Israël à l’égard du Liban.

Comment sortir de cette impasse ?
Georges Corm : L’histoire est lente. C’est une longue bataille reliée à la normalisation de l’existence de l’État d’Israël au Moyen-Orient. Tant que ce sera un État qui peut se comporter hors norme, hors droit, parce qu’il ne donne pas leurs droits aux Palestiniens et qu’il peut martyriser le Liban comme il veut et qu’il a comme allié privilégié les États-Unis qui font de la surenchère sur la surenchère israélienne elle-même, on n’a pas beaucoup de chance d’avoir la paix et la stabilité dans la région.
Pour accélérer une normalisation de la situation, il faut que tous ceux qui ne sont pas victimes d’un lavage de cerveau (guerre des civilisations, vision binaire du monde, division des États de la région en « modérés » et « radicaux » travaillent pour faire comprendre que la clé de la stabilité au Proche-Orient c’est le juste et rapide règlement de la question palestinienne, l’évacuation des territoires syriens et libanais occupés par Israël, de l’Irak occupé par les États-Unis, le contrôle des armes de destruction massive sur tous les États de la région y compris Israël et pas seulement sur ceux qui s’opposent à la politique américaine.

George Corm Historien, ancien ministre des Finances du Liban, Georges Corm [1] analyse la situation libanaise. Interview. /Entretien réalisé par P. Barbancey, envoyé spécial.
publié le jeudi 15 février 2007 France-Palestine / Entretien

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